Entrevue avec la chercheuse Sylvie Lambert: démystifier les symptômes de patients atteints de cancer


Par Fatéma Dodat - publication originale sur le site de l'Oncopole

Source Image : Shutterstock


Identifier les symptômes que développent les patients atteints de cancer dus aux traitements demeure un défi à l’heure actuelle. La mise en place d’un dépistage de ces symptômes en est un autre. Pour y répondre, un programme innovant et prometteur appelé e-IMPAQc est présentement développé à Montréal, alors que le Québec s’inquiète des services d’oncologie affectés par la COVID-19. Résultant d’un travail collaboratif, ce projet est mené par Sylvie Lambert, chercheuse principale au centre de recherche st. Mary's et professeure agrégée à McGill, qui a récemment obtenu une subvention majeure afin d’évaluer son implantation dans des centres de cancérologie. Sylvie Lambert fait le point sur ce projet et les conséquences pour les soins de santé.


Le projet proposé par Sylvie Lambert, en collaboration avec Peter Nugus, chercheur à l’Université McGill, fait partie des deux récipiendaires du programme de subvention Innove-Onco, qui résulte d’un partenariat entre l’Oncopole, le Fonds de recherche du Québec - Santé (FRQS), le Bureau de l’innovation, le Programme québécois de cancérologie du ministère de la Santé et des Services sociaux et l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS). Visant à optimiser l’adoption d’innovations en cancérologie, ce concours offre un soutien financier majeur sur deux ans aux lauréats qui ont subi une évaluation rigoureuse. Pour Renaldo Battista, Directeur général de l'Oncopole, ce financement est une reconnaissance de « la qualité et [de] la pertinence des projets qui contribueront fortement à améliorer la prise en charge des patients en oncologie. »

Dans cette entrevue, Sylvie Lambert fait le point sur son projet et sur les effets de cette étude sur l'organisation des soins de santé et la prise en charge des patients.

Q : Basé au Centre de Recherche St. Mary’s, vous avez développé un programme de développement intitulé e-IMPAQc qui vise à dépister les symptômes que développent les patients atteints de cancer et qui sont sous traitement. Comment fonctionne ce programme?

En partant du constat que les patients atteints de cancer et sous traitement souffrent d’effets secondaires graves et que la documentation de ces symptômes peut améliorer le processus de soins, nous avons développé le programme e-IMPAQc, une approche axée sur le patient, qui utilise l’application mobile Opal.

Grâce à e-IMPAQc, les patients peuvent remplir un questionnaire en ligne lors de leur visite médicale, qui permet d’identifier les symptômes qu’ils éprouvent. Ces symptômes peuvent être d’ordre physiques ou émotionnels - dont les plus courants sont la nausée, la fatigue, la dépression et la douleur – et peuvent également être quantifiés.

L’une des principales innovations du programme e-IMPAQc est qu’il génère un rapport transféré au clinicien-traitant le jour même, mais également au patient. Ce programme permet au clinicien d’adapter rapidement les soins administrés au patient selon la sévérité des symptômes et entraîne également une responsabilisation du patient qui peut ainsi décider de sa prise en charge.

Q : Votre projet de recherche, subventionné par le programme Innove-Onco, vise à identifier les facteurs qui favorisent et limitent l’intégration de ce programme dans le système de soins. De quelle manière allez-vous identifier ces facteurs?

L’implantation de ce type d’innovation demande obligatoirement un changement de pratique pour les cliniciens et les patients et nécessite d’être étudiée de manière très pointue. Nous avons réalisé un travail collaboratif laborieux pour développer ce programme, qui se cadre dans les objectifs du programme québécois de cancérologie de standardisation du dépistage des symptômes chez les patients. Grâce à la subvention Innove-Onco, nous allons parvenir à évaluer son implantation dans cinq centres de cancérologie pour adultes au Québec : St. Mary’s Hospital Centre (SMHC), McGill University Health Centre (MUHC), Centre Hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), Hôpital de la Cité-de-la-Santé (Cité), et l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont (HMR).

À travers des sondages et des entretiens avec les cliniciens, les gestionnaires et les patients, nous pourrons évaluer la fréquence et le mode d’utilisation de l’application, ainsi que les conséquences sur la prise en charge des patients. Par ailleurs, une observation clinique sera réalisée par un assistant de recherche directement sur place. Cette identification des facteurs facilitants et des barrières nous permettra de cibler les variations qui peuvent exister à travers les centres, et in fine de développer un guide destiné aux futurs centres désireux d’adhérer au programme.

Q : L’objectif de votre projet est d’améliorer la prise en charge des patients en oncologie – et notamment la détresse qu’éprouvent de nombreux patients. Quel sera l’effet de ce projet sur la prise en charge des patients?

La force de ce projet de recherche repose sur le pouvoir d’une collaboration très étroite entre les gouvernements, les partenaires subventionnaires, les chercheurs, les cliniciens, les psychologues et les patients. Grâce à cette innovation, nous espérons améliorer la communication, la qualité de vie et potentiellement la survie des patients atteints de cancer. Une fois identifiés, les symptômes pourront être mieux gérés et de manière précoce. Aussi, des références aux psychologues, nutritionnistes ou aux travailleurs sociaux de la clinique pourront être proposés aux patients selon les symptômes éprouvés.

Bien entendu, les professionnels de la santé sont très occupés – particulièrement avec l’actuelle pandémie - et cette innovation pourrait leur demander du temps supplémentaire. Si une deuxième vague survient, l’implantation de cette technologie pourrait être limitée. Néanmoins, nous sommes très confiants compte tenu de la motivation de tous nos sites partenaires.

Q : Comment se fait-il que cette identification ne soit pas une pratique courante dans les soins de santé et qu’elle n’ait pas été réalisée par le passé?

C’est vraiment récemment que nous avons des évidences probantes que ce genre de programme améliore concrètement et significativement la prise en charge des patients. Malgré tout, certaines questions demeurent quant à la fréquence du dépistage, au moment adéquat pour le réaliser et à l’optimisation des soins de suivi. Pour changer le quotidien des cliniciens et des patients avec l’implantation d’une pratique nouvelle, il est indispensable de recueillir au préalable des preuves concrètes que celle-ci puisse être efficace, et dans ce site en particulier.

Certains centres proposent des questionnaires d’identification des symptômes chez les patients mais sous format papier. Un des avantages majeurs de ce programme est l’utilisation de l’application mobile Opal qui permet à la fois de sauver du temps et de standardiser l’analyse des résultats.

Q : Les cinq centres de cancérologie pour adultes au Québec sélectionnés pour évaluer cette technologie sont principalement situés à Montréal et aux alentours (Laval). Est-ce que l’application sera par la suite étendue au reste du territoire?

Une fois que l’efficacité du programme e-IMPAQc sera démontrée sur la prise en charge des patients, un déploiement à grande échelle au Québec – voire au Canada – pourra être envisagée. Cette décision reviendra évidemment au gouvernement du Québec, mais fait bien entendu partie de nos objectifs futurs.

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