L’excellence en recherche académique : une notion à actualiser?

Mis à jour : janv. 27


Par Jack Bauer et Myreille Larouche 

Source Image : Creative Commons


L’excellence, mention qui atteste d’un degré de qualité supérieure, est omniprésente dans le milieu de la recherche académique. Les organismes subventionnaires, universités, journaux et gouvernements qui évaluent la recherche en font constamment la promotion. Ainsi, les acteur.trice.s de la recherche y aspirent tout.e.s afin de satisfaire ces institutions garantes du maintien de leurs activités. L’excellence a-t-elle réellement sa place en recherche académique? Les critères d’excellence mis de l’avant sont-ils appropriés? Prenons le temps de réfléchir aux façons de définir et d’évaluer la recherche académique en 2021.


Il est attendu des scientifiques qu’ils et elles excellent dans les différentes facettes de leur travail, mais qu’est-ce que cela signifie concrètement? Classiquement, la qualité d’un.e chercheur.se est mesurée grâce à des critères tels que les retombées concrètes d’une avancée scientifique, le nombre de citations obtenues pour un article, le nombre de publications ainsi que le facteur d’impact des journaux dans lesquels celles-ci ont été publiées. Ces critères ne tiennent toutefois pas compte des contextes variés dans lesquels la recherche peut être accomplie. De plus, l’excellence prend différentes formes, selon la discipline ou le domaine de recherche, et n’est donc pas définie selon des critères universels. Malgré les tentatives de définitions, l’absence de consensus rend l’excellence d’autant plus difficile à évaluer. Cette quête presque obsessionnelle est-elle réellement bénéfique à la recherche et à l’innovation scientifique?



L’excellence est-elle nécessaire en recherche?


Viser l’excellence fait partie intégrante d’une carrière en recherche, mais peut également constituer un objectif personnel. Repousser les limites, faire mieux, performer à un haut niveau; autant de sources de motivation qui stimulent l’effort et le travail desquels naissent productivité et qualité des résultats. Dans cette optique, la quête de l’excellence constitue une puissante force motrice pouvant mener à des innovations d’impact important pour la société. Un exemple récent de mobilisation des talents et de travail acharné est le développement rapide de vaccins contre le virus SARS-CoV-2. Récompenser les chercheur.se.s responsables de telles avancées majeures par des subventions, des prix et des bourses permet de légitimer leur contribution et d’accroître la reconnaissance de leurs travaux.

D’un autre côté, ce système méritocratique peut avoir des effets négatifs sur le développement des nouvelles connaissances. La culture du « publier ou périr » inhérente au monde académique en est un bel exemple : publier fréquemment, à tout prix, au risque de perdre ses fonds de recherche. Toutefois, exiger des standards de performance excessifs crée un climat de compétition malsain. En effet, il n’est pas rare qu’un.e chercheur.se oriente ses objectifs pour qu’ils correspondent à ce qui est en demande, ou fasse la promotion de ses travaux de sorte à en faire ressortir certains aspects seulement. Ces pratiques, qui vont à l’encontre de la démarche scientifique, introduisent un biais qui nuit directement à la qualité des résultats. Dans les cas extrêmes, cette culture de la performance peut mener à la fraude par manipulation des données pour arriver à des conclusions avantageuses. La course à la reconnaissance et l’assujettissement au financement peuvent ainsi détourner les projets de la bonne science moins « vendeuse », au nom de l’excellence. On se retrouve aujourd’hui avec un écosystème de recherche axé sur la performance et la prédiction des succès; alors que la recherche scientifique est fondamentalement un processus méthodique, libre et désintéressé dans lequel les erreurs et les détours sont essentiels. Dans son document de réflexion L’université québécoise du futur : Tendances, enjeux, pistes d’action et recommandations, le groupe de travail mandaté par les Fonds de recherche du Québec souligne la précarité de la liberté académique dans le système actuel. Ce système, qui stimule la productivité tout en nuisant à la qualité de la science, est le reflet direct de la manière dont la recherche est évaluée et financée.



Une évaluation pas toujours excellente

Au Canada, les trois conseils de recherche fédéraux (IRSC, CRSNG et CRSH) qui financent les chercheur.se.s partagent deux critères d’évaluation principaux : le format de la recherche (faisabilité, originalité et impacts potentiels) et la productivité du ou de la chercheur.se (publications, impacts). Comme la plupart des chercheur.se.s sont capables de développer des programmes de recherche rigoureux et innovants, la partie se gagne souvent sur les retombées envisagées des projets et le dossier des candidat.es. Or, les retombées d’une avancée scientifique ne sont que très rarement immédiates, directes ou prédites. Par exemple, l’observation d’Astuo Nakata, passée inaperçue pendant 20 ans, a finalement mené à l’élaboration de la technique d’édition génique révolutionnaire CRISPR/Cas9, 30 ans plus tard, ce qui a valu le premier prix Nobel 100% féminin à deux chercheuses en 2020.


Par ailleurs, le nombre de publications d’un.e chercheur.se n’est pas un gage de qualité. Il témoigne certes de sa productivité dans la génération de résultats, mais ne tient pas compte des bonnes pratiques de la recherche ni des résultats négatifs, qui sont tout autant essentiels à l’avancée des connaissances. Le facteur d’impact des publications d’un.e chercheur.se, qui correspond à l’indicateur de l’impact scientifique des revues, est également une mesure qui comporte ses limites. De fait, les façons d’évaluer les facteurs d’impact des revues scientifiques sont critiquées depuis plusieurs années, et plusieurs experts proposent de réformer cet indicateur. Enfin, le nombre de citations qu’un.e chercheur.se obtient pour ses travaux n’atteste pas tellement de la qualité de ces dits travaux mais de l’intérêt de la communauté scientifique pour le sujet en question. En somme, les critères évalués tiennent majoritairement compte de la productivité, et donc de la quantité, plutôt que de la qualité scientifique.


Différentes analyses, menées notamment par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du gouvernement canadien, révèlent que, outre les critères évalués, les processus d’évaluation sont également imparfaits. L’examen par les pairs joue un rôle central dans l’évaluation de la recherche, que ce soit pour l’octroi de subventions ou pour la révision de manuscrits en vue de leur publication. Ce mécanisme, bien que robuste, n’est pas infaillible et comporte une faiblesse majeure : la subjectivité des pairs évaluateurs. Il est en fait pratiquement impossible pour un.e chercheur.se d’être totalement objectif.ve lorsqu’il ou elle évalue les travaux d’un.e collègue. Ses propres intérêts de recherche ainsi que ses connaissances scientifiques entreront forcément en ligne de compte. La réputation des candidat.e.s évalué.e.s peut également biaiser le jugement : certain.e.s profitent pendant des années d’une étiquette d’excellence due à des succès passés. Par ailleurs, il peut être difficile de trouver des expert.e.s ayant les connaissances nécessaires pour juger de la qualité de travaux avant-gardistes qui ouvrent de nouveaux champs de recherche. Enfin, les scientifiques qui proposent des idées allant à l’encontre des grands dogmes rencontrent souvent de la résistance de la part de leurs pairs.



Vers un changement de paradigme?


Dans un récent document de réflexion, la Commission canadienne pour l’UNESCO suggère de revoir la façon dont les chercheur.se.s présentent leur rendement. Dans le milieu académique, les chercheur.se.s sont à la tête des laboratoires de recherche universitaires. Ils et elles assument donc la responsabilité de gestion des projets, des fonds et des équipes de recherche, ce qui inclut la supervision des employé.e.s, chercheur.se.s postdoctoraux.les et étudiant.e.s. La grande majorité des chercheur.se.s portent également le titre de professeur.e. Ils et elles ont donc des charges d’enseignement à l’université pour former la relève. Scientifiques, gestionnaires, mentor.e.s, professeur.e.s : autant de chapeaux que doivent porter les chercheur.se.s. Pourtant, plusieurs de ces responsabilités sont pratiquement ignorées actuellement dans leur évaluation.


Considérer l’ensemble de leurs actions pour juger de leur qualité permettrait de réduire les inégalités entre chercheur.se.s, tout en assurant une recherche de haut niveau. Par exemple, la charge et la qualité de l’enseignement pourraient être suivies et mesurées. Il en va de même pour les efforts des chercheur.se.s favorisant l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI), qui commencent à être mesurés dans les processus d’évaluation des organismes subventionnaires fédéraux et provinciaux. Comme ces actions sont essentielles pour une science plurielle et inclusive, il faut leur donner une place plus importante dans l’évaluation des programmes de recherche. De plus, les initiatives de communication et de vulgarisation de la recherche auprès du grand public ne devraient pas être l’exception, mais constituer la règle chez les chercheurs.se.s. La recherche académique étant majoritairement financée par des deniers publics, il serait logique que les universitaires soient encouragé.e.s à la rendre accessible pour leurs concitoyen.e.s. La participation des chercheur.e.s aux débats de société est d’ailleurs un enjeu soulevé par Rémi Quirion, le scientifique en chef du Québec. C’est par des incitatifs forts et multiples que les institutions peuvent catalyser, et concrétiser, les changements de culture.


Enfin, le moment venu d’évaluer le travail de recherche, une attention particulière devrait être accordée aux bonnes pratiques scientifiques. Dans une étude portant sur le concept d’excellence en recherche, un groupe de chercheur.se.s suggère qu’il serait avisé de récompenser la méthodologie et les bonnes pratiques plutôt que l’issue d’un programme de recherche, puisque la chance peut jouer pour beaucoup dans certaines découvertes. Clarté, rigueur et honnêteté seraient ainsi récompensées. En retournant aux principes de base que sont la liberté intellectuelle, l’intégrité et l’éthique, il serait possible d’évaluer l’excellence scientifique en préconisant la compétence plutôt que la performance.


Actualiser la façon d’évaluer les chercheur.se.s permettrait de pondérer plus judicieusement les différentes compétences inhérentes à leur profession. Cela permettrait également de corriger certaines faiblesses dans les méthodes d’évaluation actuelles. Par la réduction des inégalités et la promotion d’une meilleure science, un tel changement de paradigme serait bénéfique aux chercheur.se.s et à la communauté scientifique, tout comme à la société dans son ensemble.

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