La science en quête d’ouverture


Par Myreille Larouche


Source Image : Brandi Redd - Unsplash


L’actuelle pandémie met de l’avant plusieurs principes centraux du mouvement de la « science ouverte », qui vise à rendre la recherche scientifique accessible pour tous ceux et celles qui s’y intéressent, qu’ils soient scientifiques ou non. Ce haut niveau de collaboration internationale entre scientifiques de tous horizons est totalement inédit. C’est notamment le cas au niveau de la dissémination du savoir : les éditeurs ont décidé, le temps de la crise sanitaire, de rendre disponibles en libre accès tous les articles portant sur la COVID-19. La pandémie donne ainsi de l’élan à une transformation qui était déjà bien en route. Où en sommes-nous pour la publication en libre accès?


Un oligopole pour publier

Dans le milieu de la recherche, les chercheurs mènent leurs expériences grâce à des bourses salariales et des subventions de recherche financées majoritairement par les gouvernements. Lorsqu’un projet aboutit à une découverte substantielle, il fait l’objet d’un manuscrit qui est révisé par les pairs, puis publié sous forme d’article dans une revue scientifique.


Le système actuel de diffusion des résultats de recherche est contrôlé par un nombre restreint de grands éditeurs, qui forment un oligopole. De 2006 à 2013, les cinq plus grands éditeurs (Reed-Elsevier, Taylor & Francis, Wiley-Blackwell, SpringerNature et Sage) ont publié plus de 50% des nouveaux articles, proportion en croissance depuis l’avènement du Web dans le milieu des années 1990. De plus, ils en tirent des bénéfices énormes. Ils ne paient pas pour le contenu, qui est généré par les chercheurs du milieu académique. Ils ne paient pas les chercheurs qui effectuent la révision par les pairs. Enfin, ils facturent des frais d’abonnement très élevés aux institutions de ces mêmes chercheurs pour qu’ils aient accès aux publications. À titre d’exemple, en 2019 seulement, l’Université de Montréal a payé plus de 380 000 $ en frais d’abonnement pour 137 périodiques du groupe SpringerNature. Les universités et autres institutions paient ainsi des millions de dollars annuellement pour accéder aux publications scientifiques.


Ce modèle d’affaires permet aux grands éditeurs de réaliser des marges de profits de l’ordre de 30 à 40%, de quoi faire l’envie de plusieurs multinationales. Paradoxal que les institutions d’enseignement et de recherche aient à payer pour consulter des études menées sur leurs campus et financées par de l’argent public? Plusieurs acteurs du milieu en conviennent et souhaitent ouvrir complètement l’accès aux publications scientifiques.


Emprunter le chemin du libre accès

Différentes avenues existent pour les chercheurs qui désirent publier en libre accès. La voie dorée (Gold Open Access) rend les articles disponibles gratuitement sur les sites des revues. Les auteurs qui optent pour la voie dorée doivent défrayer des frais de 100 à 5000 dollars américains pour que leur article soit en libre accès. La voie verte (Green Open Access) implique quant à elle de publier dans une revue scientifique et de déposer une version préliminaire ou révisée par les pairs dans une archive ouverte (comme bioRxiv.org) ou un dépôt institutionnel (comme Papyrus pour l’Université de Montréal). Un embargo peut toutefois être exigé par l’éditeur.


Malgré tout, les études les plus récentes démontrent que ce ne sont qu’environ 50% des articles qui sont publiés en libre accès. Les deux voies mettent le poids financier et logistique du libre accès sur les épaules des chercheurs. Selon les données disponibles, il serait pourtant plus efficace de mettre en place des infrastructures et des incitatifs pour pousser les chercheurs vers le libre accès.


Comment faire tomber les murs de la forteresse scientifique?

Le changement de culture est déjà bien en marche, ici et ailleurs, comme en font foi différentes politiques adoptées dans les dernières années. Au Canada, les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont été les premiers des trois conseils de recherche fédéraux à adopter une politique sur le libre accès aux publications en 2008. Celle-ci stipule que les titulaires de subvention doivent donner accès gratuitement aux publications découlant de travaux financés par les IRSC au plus tard 12 mois après leur publication. Les deux autres conseils de recherche fédéraux ont adhéré à cette politique en 2015. Depuis 2019, les Fonds de recherche du Québec (FRQ) appliquent une politique similaire auprès de leurs boursiers. Toutefois, les organismes subventionnaires fédéraux et provinciaux ne font pas de suivi dans l’application de cette politique.


Ainsi, parmi les travaux financés par les conseils de recherche fédéraux, ce sont ceux subventionnés par les IRSC qui sont les plus accessibles, avec néanmoins seulement 55% des articles disponibles gratuitement. C’est nettement en deçà des 92% d’articles en libre accès du côté des National Institutes of Health (NIH) des États-Unis. Comment expliquer une telle différence? D’abord, les NIH mentionnent que le libre accès est conditionnel aux versements des paiements de leurs subventions. De plus, ils disposent d’une archive ouverte, PubMedCentral, dans laquelle les chercheurs peuvent facilement déposer leurs articles. Cette combinaison d’incitatifs forts et d’infrastructures fonctionnelles semble donc inciter les chercheurs à respecter la politique de libre accès. Les différents organismes subventionnaires, s’ils s’en donnent les moyens, peuvent donc promouvoir efficacement le libre accès.

Pour les appuyer dans ce mandat, l’Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) mène en ce moment des consultations internationales pour produire une recommandation officielle sur la science ouverte, dont le libre accès fait partie. Sa recommandation, attendue en 2021, formulera des principes directeurs visant l’implantation d’infrastructures publiques de diffusion et d’incitatifs politiques en faveur de la science ouverte. En d’autres mots, l’UNESCO vise à fournir une feuille de route qui permettra de guider les décideurs dans l’application concrète de la science ouverte.

Pour renouveler le contrat science-société et faire face aux prochains grands défis mondiaux, tels les changements climatiques, il sera nécessaire de diffuser plus efficacement les fruits de la recherche. Le travail concerté des universités, des organismes subventionnaires et des chercheurs peut mener à des modèles robustes de publication en libre accès. Bien que le système actuel profite d’une grande force d’inertie, le changement de culture est bien amorcé. Au bénéfice de la science et de ses acteurs.

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